International – La visite d’Etat accordée par Sarkozy au colonel Kadhafi a suscité de très nombreuses réactions et l’improvisation la plus complète a semblé régner pendant les cinq jours de sa présence sur le sol français. Mais au-delà d’un traitement de l’information qui a, une fois de plus, malheureusement pris les contours d’un feuilleton à suspens, au gré des couacs et des dérapages d’un hôte imprévisible, cette visite d’Etat marque peut-être un changement majeur de la politique étrangère de la France.
Tapis rouge
Le colonel Kadhafi partage au moins une chose avec Nicolas Sarkozy, le goût du spectacle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Kadhafi a su, en l’espace de cinq jours, transformer une visite d’Etat en véritable cirque. Admiration du trône de Louis XIV à Versailles, partie de chasse dans la forêt de Rambouillet, honneur réservé aux hôtes de marque, blocage exceptionnel des ponts de la Seine pour un petit tour en bateau mouche, déplacement de 100 mètres en limousine, tente plantée dans les jardins de l’Hôtel Marigny, visite à l’assemblée nationale au moment même où la commission d’enquête sur la libération des infirmières bulgares entreprend des auditions,… Le tout à grands renforts de tapis rouges.
Fallait-il en faire autant ? La question mérite que l’on s’y attarde. Dans le domaine de la politique étrangère et de la diplomatie, chaque mot, chaque geste, revêtent une importance que l’on ne saurait sous-estimer.
La première visite du colonel Kadhafi dans un pays occidental depuis sa mise au banc de la communauté internationale a suscité le trouble jusque dans les rangs du gouvernement. Jean-Louis Borloo a tout fait pour se tenir à l’écart, Bernard Kouchner a qualifié d’ « heureux hasard » les impératifs de son agenda qui lui permettaient de s’excuser… Mais c’est la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, Rama Yade, qui s’est exprimée avec le plus de conviction en déclarant que « notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort ».
Il faut dire que Sarkozy a réussi le véritable exploit d’accueillir Kadhafi, un chef d’Etat qui a pratiqué et qui continue de justifier le terrorisme, le jour même de la célébration de la journée des droits de l’Homme ! Le colonel ne s’est d’ailleurs pas privé de faire remarquer que Nicolas Sarkozy ne lui avait pas soufflé un mot sur ce sujet tout en poussant la provocation plus loin encore en s’inquiétant du respect des droits de l’Homme en France en en affirmant que les « conditions de la femme en Europe sont tragiques » !
Realpolitik
Face à un tel spectacle et une telle débauche d’honneurs consentis à un des très rares acteurs de la scène internationale à cumuler les statuts de terroriste international et de dictateur, le gouvernement était contraint à trouver une justification.
Ainsi, on nous a expliqué que cette visite était la contrepartie de la libération des infirmières bulgares, qui n’avait donc pas donné lieu à un deal commercial, puis que l’on avait profité de cette occasion pour signer de gros et juteux contrats.
La réalité est certainement à chercher du côté de la politique commerciale. Les grands patrons français s’étant tous précipités auprès du colonel. Areva, Suez, Thales, Total, GDF, Dassault, Vinci, EADS, Airbus, toutes ces compagnies n’ont pas partagé les réticences de certains membres du gouvernement.
La fameuse contrepartie serait donc la signature de contrats représentant un montant de 10 milliards d’euros portant notamment sur les secteurs de l’armement, du pétrole et de l’aéronautique. Au-delà de la question de la pertinence de vendre des rafales à un dictateur, cette annonce appelle plusieurs réserves de taille:
- Contrairement à la théorie qu’affectionnent ces grands patrons, l’ouverture commerciale d’une dictature ne conduit pas mécaniquement à la démocratie, même si elle peut parfois y contribuer. Le colonel Kadhafi ne s’y est d’ailleurs pas trompé en vantant devant les représentants du Medef une « mer de pétrole et un réservoir de gaz qui jouit de la stabilité » Nombre de Libyens se passeraient aisément de cette « stabilité » Il est du devoir de la France de défendre ceux qui aspirent à la démocratie. Une condamnation ferme des manquements de la Lybie aux droits de l’Homme et l’exigence d’excuses pour les victimes civiles relevait, dans le cadre d’une telle visite, de la nécessité
- Contrairement à ce que laisse entendre la communication présidentielle, ces 10 milliards d’euros ne finiront pas dans la poche des Français. La diplomatie française s’est entièrement mise au service d’intérêts privés, qui jouent un rôle stratégique majeur justifiant l’intervention de l’Etat, mais qui restent des intérêts privés.
- Pire, contrairement à ce qu’a annoncé sur le ton de la fanfaronnade un Président qui affectionne davantage les effets d’annonce que la vérité des faits, aucun contrat n’a été signé à l’occasion de la visite de Kadhafi. La Libye et les grands groupes français ont seulement signé un protocole d’accord par lequel ils s’engagent à négocier, sans obligation de résultat. Au jour d’aujourd’hui, ces fameux contrats n’existent tout simplement pas.
La rupture
La rupture tant vantée par Sarkozy dans de nombreux champ d’intervention de la puissance publique se fait toujours attendre.
Par contre, on en distingue dès aujourd’hui les prémisses en matière de politique étrangère… l’un des rares domaines dans lequel le candidat Sarkozy revendiquait la continuité ! De quoi y perdre son latin.
Le candidat Sarkozy avait, souvenons-nous en, multiplié les discours enflammés sur le rôle de la France sur les droits de l’Homme, avait précisé très explicitement que la France maintiendrait ses exigences, qu’il n’était pas un adepte de le Realpolitik ou encore qu’il ne courberait pas l’échine devant des dirigeants comme Poutine.
La différence avec la pratique est flagrante et on peut envisager que peu de justifications : l’incompétence d’un candidat qui ne percevait pas les concessions inhérentes à l’exercice du pouvoir ou le mensonge et la trahison.
Nicolas Sarkozy s’est précipité pour féliciter le même Poutine qu’il attaquait si durement et à juste titre pendant la campagne, pour sa victoire à des élections auxquelles il n’avait même pas participé ! Aucune obligation protocolaire ne rendait pareille démonstration de servilité indispensable sur le plan diplomatique. Cet épisode montre l’empressement inquiétant de Nicolas Sarkozy à aller saluer les puissants, même illégitimes, bien au-delà des exigences et des protocoles propres à la diplomatie et sans demander la moindre contrepartie.
Non seulement Nicolas Sarkozy abandonne ses engagements de campagne sur la politique étrangère, mais il va beaucoup plus loin dans l’autre sens en accordant des honneurs complètement démesurés et inutiles qui ne peuvent au bout du compte que rabaisser le prestige de la France, y compris aux yeux des dirigeants ainsi choyés.
Boycott de la visite à l’Assemblée nationale
C’est dans ce contexte que j’ai boycotté, avec mes collègues socialistes, la venue de Kadhafi à l’Assemblée nationale. Pourquoi le gouvernement a-t-il tenu à lui accorder les honneurs d’une visite devant les représentants de la Nation ? Encore une faveur que rien ne peut justifier. La politique étrangère est un domaine extrêmement complexe et codifié. Il est normal que la France entretienne des relations diplomatiques avec des pays et des régimes qui peuvent potentiellement évoluer et dont la France peut avoir besoin de l’appui sur d’autres dossiers. Cela peut parfois relever d’intérêts géopolitiques que l’on ne saurait ignorer. Mais, les parlementaires ne sont pas des diplomates. Ils représentent le peuple Français. On ne saurait accorder l’honneur d’une visite de l’assemblée aux dirigeants ne reconnaissant même pas le principe de représentation du Peuple ! Les dictateurs ne sont pas les bienvenus dans les lieux symbolisant la démocratie.
Les épisodes Kadhafi et Poutine dressent le portrait d’une France courtisan les puissants au mépris de son identité et de ses valeurs. Ce tournant, cet abandon de la tradition et de la spécificité françaises, semblent guidés par le seul souci de la défense d’intérêts privés. Si ces orientations se confirment, le mandat de Nicolas Sarkozy pourrait se solder par une baisse de l’influence française sur la scène mondiale. La diplomatie ne peut pas se réduire à la signature de contrats commerciaux. Ce n’est pas l’intérêt national. La France jouit d’un certain prestige, sa voix est écoutée par les peuples subissant des pouvoirs très modérément attachés aux droits de l’Homme. Si cette voix venait à se taire, de nombreux pays et peuples s’en détourneront progressivement. Ce qui peut d’ailleurs avoir des conséquences y compris sur le plan commercial.
La visite de Kadhafi n’est pas une simple péripétie du cirque médiatique savamment orchestré par le Président de la République. Elle peut être un des premiers symptômes d’une politique étrangère où les considérations commerciales prennent complètement le pas sur les valeurs de la France. Cette orientation peut s’avérer dangereuse et l’on peut légitimement craindre les décisions que pourra prendre Nicolas Sarkozy sur des dossiers autrement plus épineux que les vacances folkloriques d’un vieux despote régnant sur un pays d’importance stratégique moyenne.