Politique - Le Président Sarkozy est à l’image du candidat : un mélange de volontarisme affiché et de provocations assumées. Mais ce qui était concevable dans le cadre d’une campagne électorale l’est-il toujours à l’Elysée ?
Le Président aime en découdre. Les images de ses accrochages avec les citoyens font le bonheur de l’internet et des médias et constituent un sujet de conversation pour chacun d’entre nous. Pour la première fois, nous sommes confrontés à un Président maniant l’invective à l’égard de ses concitoyens. On imagine en effet assez mal ses prédécesseurs donner du « pauvre con » à un citoyen exprimant son opposition, celle-ci fut-elle exprimée avec rudesse ou vulgarité.
Certains s’étonnent de l’ampleur des polémiques nées de l’interpellation à un pêcheur ou de l’insulte à un visiteur du salon de l’agriculture en réduisant ces accrochages à un trait de personnalité du Président, voire en valorisant une méthode nouvelle. L’insulte serait donc le propre du volontarisme et du mouvement ! Je ne crois pourtant pas qu’il s’agisse de faits anodins que l’on devrait cantonner aux entrefilets des journaux.
Le Président a fait délibérément le choix de rentrer dans la mêlée. Il faut d’ailleurs rendre à César ce qui lui appartient en n’oubliant pas de rappeler que le candidat nous avait avertis : il se placerait en première ligne et serait directement et personnellement comptable de l’action de son gouvernement. Cette orientation pose toutefois un certain nombre de questions et nous ne devons pas sous-estimer les conséquences possibles du style Sarkozy sur nos institutions.
Le Président Sarkozy s’est volontairement placé au centre de l’action gouvernementale. Jusqu’à l’excès et à la caricature. Je pense notamment à la réforme de l’audiovisuel public et à la commémoration de la Shoah par des enfants de 10 ans qui ont été annoncées par le Président à la surprise générale, y compris des ministres concernés ! Avec Nicolas Sarkozy, l’annonce médiatique précède toujours la décision, la provocation précède toujours la réflexion.
Or, c’est à peu près le contraire de ce que l’on est en droit d’attendre d’un Président de la République. En se jetant tête la première dans la mêlée, Nicolas Sarkozy nous prive du Président que la Constitution nous garantit. Le rôle du Président n’est pas de s’exprimer à tort et à travers sur tout et son contraire, il doit au contraire se maintenir au dessus de la lutte politique pour pouvoir parler d’une voix forte lorsqu’il l’estime nécessaire. Le Président de la République doit être le Président de tous les Français, y compris de ceux qui refusent de lui serrer la main, il doit se placer au dessus des conflits politiques pour pouvoir être légitime quand on éprouve le besoin d’en appeler à une autorité supérieure pour trancher en dernier ressort.
Le Président semble refuser d’être le Président. Les Français ont de plus en plus conscience qu’il ne fait pas Président. Et ce n’est pas sans danger pour la fonction elle-même et donc pour l’institution. Mais le tourbillon médiatique présidentiel est tel qu’il emporte à peu près tout sur son passage et des personnalités occupant les fonctions les plus importantes de l’Etat se laissent dangereusement aller…
L’ancien premier ministre Dominique de Villepin tire à boulets rouges sur le Président, ce qui n’avait jamais été vu auparavant. Le Président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, s’emporte au-delà du raisonnable en qualifiant un texte appelant à la vigilance républicaine d’indigne du débat démocratique et républicain. Jean-Louis Debré, le Président du Conseil constitutionnel, critique ouvertement le Président de la République… Le Président de la République essaye de contourner l’avis du Conseil constitutionnel sur la rétention de sûreté en s’adressant à la cour de cassation opposant ainsi dangereusement le constitutionnel et le judiciaire, négligeant ainsi notre loi fondamentale qui précise que les décisions du Conseil constitution « ne sont susceptibles d’aucun recours. » Et tout cela en l’espace de quelques jours !
Le tourbillon Sarkozy semble donc se répandre et son impact sur nos institutions est renforcé chaque fois qu’une de ces personnalités oublie les exigences que sa fonction impose. Tous partagent la responsabilité de cette situation. Comment par exemple en vouloir sérieusement au Président de ne pas reconnaître l’autorité du Conseil constitutionnel quand le Président de cette institution a fait part à la presse du peu d’estime qu’il lui accorde ? Ces comportements n’ébranlent pas que la popularité des hommes, ils fragilisent également les institutions qu’ils sont censés incarner et garantir.
Le Président de la République a délibérément fait le choix de s’exposer au maximum. J’ai donc du mal à comprendre qu’il refuse systématiquement toute critique. L’invective semble dorénavant la norme, et certains partisans du Président n’hésitent pas à qualifier d’ « antidémocratique » des initiatives citoyennes d’opposition. Cette situation est très inquiétante en elle-même, mais elle l’est plus encore quand on réfléchit à l’incertitude qu’entraîne une telle frénésie. Que restera-t-il des institutions françaises à la fin du mandat de Nicolas Sarkozy ? Nul ne le sait, pas même ses conseillers. Peut-être même n’en a-t-il pas personnellement une idée précise. Notre pays est emporté dans un tourbillon qui dépasse tout le monde et on peut légitimement se demander si le capitaine est à même de faire face à la tempête qu’il a lui-même soulevée.